Pour un referendum sur la protection de l'industrie francaise
La tribune portée notamment par Arnaud Montebourg remet sur la table un thème redevenu central : la souveraineté productive. L’intuition est juste — les chocs récents ont exposé des dépendances critiques — mais la réponse avancée, centrée sur l’outil législatif, mérite d’être examinée à l’aune des faits. Car en économie, les bonnes intentions se jugent à leurs coûts, à leurs effets d’équilibre et à leur crédibilité opérationnelle.
Une dépendance réelle… mais mal qualifiée
La France a vu la part de l’industrie dans son PIB reculer d’environ 20 % au début des années 1990 à ~10 % aujourd’hui. Dans le même temps, le déficit commercial a atteint près de 100 Md€ en 2023, reflet d’un appareil productif affaibli sur plusieurs segments.
Certaines dépendances sont tangibles :
- Principes actifs pharmaceutiques : une large majorité est importée, souvent d’Asie.
- Électronique : l’Europe représente moins de 10 % de la production mondiale de semi-conducteurs.
- Équipements énergétiques (photovoltaïque notamment) : dépendance très élevée aux importations.
Jusqu’ici, le diagnostic de “fragilité” tient. Mais la tribune franchit un pas discutable lorsqu’elle suggère que l’outil principal de correction serait la loi.
Le coût ignoré des solutions “simples”
Toute mesure protectionniste ou de relocalisation forcée implique un arbitrage. Les ordres de grandeur sont connus :
- Les écarts de coûts de production entre Europe et Asie peuvent atteindre +20 à +50 % selon les secteurs industriels.
- Une hausse de 10 % des prix industriels se diffuse rapidement dans l’économie réelle (construction, consommation durable, etc.).
- Les mesures de restriction commerciale déclenchent souvent des représailles, affectant les exportations — or celles-ci représentent plus de 30 % du PIB français.
Autrement dit, si ces politiques ne sont pas mises en œuvre massivement aujourd’hui, ce n’est pas par aveuglement, mais parce que leur généralisation renchérit l’économie dans son ensemble.
Le contournement, angle mort majeur
La tribune sous-estime un fait central : les chaînes de valeur sont mondialisées. Une contrainte législative nationale se contourne souvent via :
- des importations indirectes,
- des transformations intermédiaires,
- ou des délocalisations de segments entiers de production.
Résultat : efficacité partielle, coût intégral. C’est le piège classique des politiques trop juridiques et pas assez économiques.
Ce qui manque : une hiérarchisation crédible
Toutes les dépendances ne se valent pas. Les travaux internationaux convergent : seule une fraction (souvent <10 % des flux) présente un risque stratégique élevé.
Une politique sérieuse devrait donc :
- cibler quelques secteurs critiques (défense, santé, énergie),
- accepter une dépendance ailleurs lorsque le coût de substitution est prohibitif.
La tribune, en restant généraliste, glisse vers un discours plus politique qu’opérationnel.
Les vrais leviers, moins visibles mais décisifs
L’histoire industrielle récente montre que la souveraineté repose d’abord sur des fondamentaux :
1) Compétitivité-coût et énergie
L’industrie dépend d’une énergie abondante et stable. Un écart de quelques dizaines d’€/MWh peut faire basculer une décision d’investissement.
Et accélérer la transition en s’appuyant massivement sur des moyens intermittents ("offrir un immense avantage à la Chine pour les panneaux solaires et turbines éoliennes,") sans priorité claire au pilotable revient à organiser un système électrique dépendant de productions aléatoires, donc structurellement déséquilibré.
2) Fiscalité de production
La France reste au-dessus de plusieurs voisins européens malgré des baisses récentes.
3) Capital et financement
Le coût du capital productif en Europe est structurellement plus élevé qu’aux États-Unis, ce qui freine l’investissement industriel.
4) Temps administratif
Délais d’implantation et complexité réglementaire pèsent directement sur l’attractivité.
Ces leviers sont moins spectaculaires qu’une loi, mais beaucoup plus déterminants.
Les outils efficaces… et discrets
Contrairement aux mesures frontales, certains instruments donnent des résultats mesurables :
- Commande publique ciblée : elle structure la demande et sécurise les débouchés.
- Normes environnementales ou de traçabilité : elles rééquilibrent la concurrence sans interdictions explicites.
- Montée en gamme : l’Allemagne maintient une base industrielle forte en exportant des produits différenciés plutôt qu’en cherchant le prix le plus bas.
Ces approches agissent sur la valeur, pas uniquement sur l’origine.
Y a-t-il des éléments prometteurs ?
La tribune a un mérite :
- elle remet la souveraineté au cœur du débat,
- elle légitime une forme de préférence stratégique dans certains secteurs.
Mais ces intuitions restent insuffisamment traduites en mécanismes concrets et chiffrés. Sans cela, elles relèvent davantage de l’affichage que d’une stratégie.
Un risque : remplacer la complexité par des slogans
Affirmer que “la loi” peut réindustrialiser revient à ignorer :
- la structure des coûts,
- les réactions internationales,
- et les contraintes budgétaires.
C’est une simplification séduisante, mais économiquement fragile. À ce titre, la tribune verse parfois dans des lieux communs, en éludant les arbitrages qu’elle implique.
Conclusion
La souveraineté économique est un objectif légitime — mais exigeant. Elle suppose de répondre à une question simple et difficile :
où accepter de payer plus, et pour quel gain réel ?
Une stratégie crédible ne peut se limiter à des instruments juridiques. Elle doit combiner :
- ciblage des dépendances critiques,
- réformes structurelles profondes,
- et montée en gamme de l’appareil productif.
À défaut, le risque est clair :
multiplier les lois… sans produire davantage.
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