Depuis plus de dix ans, le Diagnostic de Performance Énergétique repose sur un coefficient de conversion de l’électricité fixé à 1,9. Ce chiffre, hérité d’une époque où l’Europe raisonnait en termes de centrales thermiques fossiles, ne correspond plus à la réalité du système électrique français. Le maintenir revient à évaluer l’électricité nationale comme si elle provenait d’un mix carboné, ce qui est scientifiquement inexact et climatiquement contre-productif.
Pour comprendre pourquoi un coefficient de 1,5 est aujourd’hui la valeur la plus cohérente, il faut revenir à la manière dont on calcule l’énergie primaire et, surtout, à la façon dont on choisit de comptabiliser le nucléaire dans un système bas-carbone.
Le mix électrique français est bien documenté : environ 65 % de nucléaire, 12 % d’hydraulique, 13 % d’éolien et de solaire, 10 % de fossiles, et des pertes réseau de l’ordre de 7 %. À partir de ces données, trois conventions de calcul sont possibles, et elles conduisent à trois résultats très différents.
La première, dite “historique”, est celle qui a produit les coefficients 2,3 puis 2,1 et enfin 1,9. Elle repose sur une hypothèse simple : le nucléaire est traité comme une centrale thermique fossile, avec un rendement arbitraire de 33 %. En appliquant cette convention, on obtient un rendement global d’environ 0,48, soit un coefficient primaire proche de 2,1. Ce calcul est cohérent pour un système fossile, mais il ne décrit en rien la réalité française.
La deuxième convention, dite “physique décarbonée”, considère que le nucléaire n’est pas une centrale fossile et qu’il n’y a pas lieu de lui appliquer un rendement thermodynamique fictif. Dans ce cas, le rendement global atteint environ 0,88, ce qui conduit à un coefficient proche de 1,14. C’est la convention la plus fidèle à la physique du système français.
La troisième convention, intermédiaire, est la plus réaliste politiquement. Elle pénalise partiellement le nucléaire, sans le traiter comme une centrale fossile. Le rendement global obtenu est alors d’environ 0,64, soit un coefficient primaire de 1,56. C’est précisément dans cette zone, entre 1,5 et 1,6, que se situe un compromis défendable à l’échelle européenne.
La lecture est simple : passer de 1,9 à 1,7 relève d’un ajustement technique ; passer de 1,7 à 1,5 implique un changement assumé de convention sur le nucléaire. Le débat n’est donc pas mathématique, mais méthodologique.
Sur le plan juridique, la Directive (UE) 2023/1791 autorise explicitement les États membres à adapter leurs coefficients selon leurs “circonstances nationales”. La France peut donc justifier un coefficient différent, à condition d’en démontrer la cohérence. Les arguments existent.
D’abord, la cohérence physique du mix. La France produit une électricité massivement non fossile. Continuer à appliquer un coefficient conçu pour des centrales thermiques revient à surévaluer artificiellement l’énergie primaire et à dégrader le classement des logements chauffés à l’électricité, même lorsqu’ils sont équipés de systèmes performants.
Ensuite, l’alignement avec les objectifs climatiques européens. L’Union encourage l’électrification des usages et la sortie des énergies fossiles. Un coefficient trop élevé pénalise les pompes à chaleur, favorise mécaniquement le gaz et ralentit la décarbonation du bâtiment. Un coefficient autour de 1,5 est cohérent avec la stratégie climat.
Troisième point : le kWh marginal n’est pas le kWh moyen. En France, le kWh supplémentaire consommé provient majoritairement du nucléaire, de l’hydraulique ou des renouvelables. Le coefficient marginal est donc plus faible que le coefficient moyen. Là encore, 1,5 reflète mieux la réalité opérationnelle.
Quatrième argument : la cohérence entre énergie primaire et émissions de CO₂. Le DPE mélange deux logiques, ce qui conduit parfois à des situations paradoxales où le gaz est mieux classé que l’électricité, alors qu’il émet davantage. Abaisser le coefficient rétablit la cohérence carbone.
Enfin, la transparence méthodologique. Pour crédibiliser un coefficient de 1,5, il suffit de publier les hypothèses retenues, les rendements appliqués, les pertes réseau et la justification du traitement du nucléaire. Une méthodologie claire est difficilement contestable. Tout comme pour le gaz à 1,3.
Les objections européennes sont connues : risque de distorsion de marché, non-comparabilité entre États membres, sous-estimation des pertes. Elles sont toutes surmontables. La France dispose d’une spécificité structurelle, la directive autorise les adaptations nationales, et les pertes réseau restent inchangées : seule la convention nucléaire évolue.
Sur le plan technique, un coefficient de 1,5 est parfaitement défendable. Sur le plan politique, 1,7 constitue un compromis discret, tandis que 1,5 correspond à un choix assumé, fondé sur une convention nucléaire réaliste. En réalité, la question n’est pas celle du calcul, mais celle de la doctrine énergétique : comment compte-t-on le nucléaire dans un système bas-carbone ? C’est cette réponse qui détermine le coefficient final.