Il y a des retournements de situation qui méritent d'être salués.
Pendant des décennies, l'image du nucléaire en France a été celle d'une technologie imposée à des territoires supposés réticents. Il fallait expliquer, rassurer, convaincre. Aujourd'hui, la situation est presque inversée : les territoires se disputent l'installation des nouveaux EPR2.
Les six premiers EPR2 français sont désormais programmés à Penly, Gravelines et Bugey. Et alors même que leur construction n'est pas encore engagée dans sa totalité, six autres sites nucléaires existants se battent déjà pour accueillir les huit réacteurs supplémentaires actuellement à l'étude : Nogent-sur-Seine, Golfech, Tricastin, Le Blayais, Creys-Malville et Chinon. Quatre sites seulement seront retenus.
Ce n'est donc plus une bataille contre le nucléaire. C'est une bataille pour accueillir le nucléaire.
Penly : le pilote de la renaissance
Penly, en Seine-Maritime, est le premier site de la nouvelle génération française. Deux EPR2 y sont prévus et le site doit servir de tête de série industrielle pour la première paire.
La mise en service du premier réacteur est aujourd'hui visée pour 2038, puis EDF prévoit un cadencement de 12 à 18 mois pour les réacteurs suivants. Le programme des six EPR2 représente un investissement prévisionnel de 72,8 milliards d'euros 2020, actuellement audité par la Délégation interministérielle au nouveau nucléaire.
Penly est donc bien davantage qu'un chantier local : c'est le début d'une nouvelle série industrielle française.
Gravelines : le premier site nucléaire d'Europe occidentale
À Gravelines, dans le Nord, deux EPR2 viendront renforcer un site déjà exceptionnel par sa puissance et son expérience industrielle.
Gravelines constitue le plus important centre de production nucléaire d'Europe occidentale. Son raccordement au réseau, son environnement industriel et les compétences déjà présentes en font un emplacement particulièrement logique pour poursuivre la reconstruction du parc nucléaire français.
Le projet a franchi des étapes importantes : l'enquête publique menée au printemps 2026 a reçu un avis favorable et, en août, l'autorisation environnementale a été validée, permettant d'engager les travaux préparatoires réglementairement autorisés.
Bugey : le nucléaire au cœur de la vallée du Rhône
Le troisième site retenu est Bugey, dans l'Ain.
Deux EPR2 y sont prévus à proximité immédiate de la centrale actuelle. Le choix a été arrêté en 2023 après une forte mobilisation des collectivités locales. Bugey est déjà un site nucléaire majeur et sa position au cœur de la vallée du Rhône, au carrefour des grands axes électriques et industriels du sud-est, constitue un atout important.
Avec Penly et Gravelines, Bugey complète ainsi la première série de six EPR2.
Mais le plus remarquable est ce qui se passe déjà autour de la deuxième série.
Six territoires pour huit EPR2
L'État doit choisir jusqu'à quatre sites parmi six candidats. Chaque site retenu pourrait accueillir une paire de réacteurs.
Et partout, le même phénomène apparaît : les territoires veulent leur EPR2.
Nogent-sur-Seine : rapprocher la production de la première région économique française
Nogent-sur-Seine, dans l'Aube, met en avant sa position géographique exceptionnelle : le site nucléaire est le plus proche de Paris parmi les candidats.
L'argument est particulièrement intéressant : alimenter en électricité la région parisienne, première zone économique française, avec une production pilotable et décarbonée constitue un enjeu de souveraineté énergétique majeur. Les représentants du territoire ont remis leur candidature à Bernard Fontana début septembre.
Golfech : une mobilisation territoriale impressionnante
À Golfech, dans le Tarn-et-Garonne, la mobilisation est devenue spectaculaire.
Région Occitanie, département, collectivités locales, préfets, chambres consulaires, industriels et acteurs de la formation travaillent ensemble pour obtenir les deux EPR2.
Le préfet de Tarn-et-Garonne estime que le chantier pourrait représenter 10 000 à 12 000 emplois pendant une dizaine d'années, puis environ 1 500 emplois directs une fois les réacteurs en fonctionnement.
Le territoire prépare déjà les logements, les transports, la formation, l'accueil des entreprises et la gestion de la ressource en eau.
Voilà un signe particulièrement révélateur : on ne se contente plus de réclamer une centrale ; on prépare déjà l'écosystème industriel qui doit l'accompagner.
Tricastin : la revanche d'un grand territoire nucléaire
Le Tricastin avait été en concurrence avec Bugey lors du choix de la première série d'EPR2. Bugey avait finalement été retenu.
Le territoire revient aujourd'hui à la charge avec un nouveau dossier. Les élus locaux parlent désormais de signaux « au vert » et une nouvelle candidature a été remise à EDF à l'été 2026.
Le Tricastin dispose évidemment d'un atout considérable : il constitue déjà l'un des grands pôles nucléaires et industriels français, avec une longue expérience des activités du cycle du combustible.
Le Blayais : l'enjeu stratégique du réseau
En Gironde, le Blayais défend également avec vigueur sa candidature.
Le président de la Région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset, met en avant l'intérêt stratégique du site pour l'équilibre du réseau électrique français. Les élus locaux soulignent parallèlement les emplois, la formation, l'attractivité industrielle et la pérennisation d'un territoire déjà structuré autour du nucléaire.
La Région a officiellement soutenu la candidature et travaille notamment sur la formation aux métiers nucléaires et l'accompagnement des entreprises.
Chinon : poursuivre une histoire nucléaire commencée il y a plus de soixante ans
Chinon, en Indre-et-Loire, possède une histoire particulière : c'est là qu'a été mis en service, en 1963, le premier réacteur nucléaire civil français.
Le territoire veut aujourd'hui prolonger cette histoire avec l'EPR2.
« Le territoire est prêt, nous souhaitons continuer l'aventure », résume son président d'intercommunalité.
La candidature de Chinon illustre bien le changement d'époque : une implantation nucléaire n'est plus nécessairement perçue comme une menace pour l'avenir d'un territoire ; elle peut au contraire être considérée comme un moyen de le maintenir dans le cercle des grands pôles industriels français.
Creys-Malville : le symbole le plus étonnant
Et puis il y a Creys-Malville.
Le site n'accueille plus de centrale en fonctionnement. Il est connu pour avoir abrité Superphénix, arrêté en 1997.
Et pourtant, le territoire est lui aussi candidat pour deux EPR2.
Cette candidature est particulièrement intéressante : elle montre à quel point le rapport au nucléaire a changé. Un site autrefois associé à l'arrêt d'un grand projet de réacteur rapide souhaite désormais redevenir un site majeur du nouveau nucléaire.
Les élus soulignent notamment la proximité avec Bugey et la possibilité de mutualiser infrastructures, logements, mobilité et développement économique.
Le nucléaire n'est plus le repoussoir qu'il était
Ce retournement territorial accompagne un autre changement, plus profond encore : la perception du risque nucléaire par les Français a fortement évolué.
Le Baromètre ASNR 2026, qui repose sur une enquête représentative réalisée fin 2025, montre que le risque nucléaire arrive bon dernier parmi les dix sujets proposés lorsqu'on demande aux Français quelles sont leurs principales préoccupations.
Il n'est cité comme première préoccupation que par 1 % des Français et comme deuxième préoccupation par 2 %.
Il faut mesurer le chemin parcouru : la peur du nucléaire n'est plus le sujet structurant qu'elle a pu être.
Dans le même temps, 49 % des Français se déclarent favorables à la construction de nouvelles centrales, contre 21 % qui y sont opposés dans le Baromètre 2026. La confiance dans les centrales nucléaires atteint 38 %, ce qui en fait, avec le terrorisme, l'une des situations pour lesquelles la confiance envers les autorités est la plus élevée dans l'enquête.
Le changement n'est donc pas seulement politique. Il est aussi sociologique.
Le nucléaire est de plus en plus regardé sous l'angle de la souveraineté, de la disponibilité de l'électricité, de la décarbonation et de l'industrie, plutôt que sous celui de la seule peur de l'accident.
Une bataille qui fait plaisir à voir
Il faut évidemment laisser aux experts le soin de déterminer quels sites sont techniquement les meilleurs.
La qualité du sous-sol, la ressource en eau, la capacité de refroidissement, le raccordement au réseau, le foncier, la logistique et les conditions de chantier doivent primer sur les considérations politiques. L'enthousiasme local ne doit jamais remplacer l'exigence de sûreté et de rigueur industrielle.
Mais cet enthousiasme mérite d'être salué.
Car il traduit une évolution profonde.
Hier, il fallait expliquer aux territoires pourquoi le nucléaire pouvait être une chance. Aujourd'hui, les territoires expliquent à EDF pourquoi leur territoire serait le meilleur endroit pour accueillir un EPR2.
Penly, Gravelines et Bugey sont déjà engagés dans la première vague.
Nogent, Golfech, Tricastin, Blayais, Chinon et Creys-Malville se disputent maintenant les quatre places supplémentaires.
Et derrière ces candidatures, ce ne sont pas seulement des élus qui se mobilisent : ce sont des entreprises, des centres de formation, des chambres consulaires, des salariés et des habitants qui voient dans le nucléaire une perspective d'activité, de compétences et d'avenir.
Il y a quelque chose de réjouissant dans cette inversion de perspective.
Après avoir longtemps fermé des réacteurs, la France recommence à se demander non pas comment sortir du nucléaire, mais combien de nucléaire elle aura besoin pour son avenir.
Et, manifestement, les territoires sont nombreux à vouloir être au rendez-vous.
(ia)