mercredi 9 septembre 2026

Électrifier la France : oui. Mais avec quelle électricité, à quelle heure et à quel coût ? (Fondation Jean Jaurès)

Le nouveau rapport de la Fondation Jean-Jaurès, Électro-puissance. Le choix français de la réindustrialisation et de la protection, part d’un constat difficile à contester : la France a intérêt à électrifier massivement ses usages. Chauffage, mobilité, industrie : remplacer le pétrole et le gaz par une électricité largement décarbonée est à la fois une politique climatique et une politique de souveraineté. Le rapport rappelle que 95 % de l’électricité française est décarbonée et estime que 13 millions de ménages chauffent encore au gaz ou au fioul et que 38 millions d’automobilistes utilisent encore essence ou diesel. 


Jusque-là, difficile de ne pas être d’accord.


Le problème commence lorsque l’on passe de cette excellente idée — électrifier — à la question beaucoup plus difficile : comment produire suffisamment d’électricité décarbonée, disponible au bon moment, à un prix compétitif ?


C’est précisément là que le débat français souffre encore d’une forme de démagogie énergétique, y compris à gauche.


Le paradoxe du rapport Jean-Jaurès


Le rapport parle d’« électro-puissance » et affirme que la France possède un avantage stratégique considérable : une électricité bas-carbone, abondante et compétitive. Il propose donc d’accélérer massivement l’électrification des logements, des voitures et de l’industrie. Il avance notamment l’objectif de mettre à l’abri du pétrole et du gaz 8 millions de logements et 7 millions d’automobilistes d’ici 2032. 


Mais il faut alors poser une question élémentaire :


où trouver les électrons supplémentaires ?


Une voiture électrique ne consomme pas seulement des kWh annuels. Une pompe à chaleur ne consomme pas seulement des kWh annuels. Une usine ne consomme pas seulement des TWh annuels.


Elles demandent également de la puissance, et parfois précisément au moment où le système électrique est déjà sous tension.


C’est toute la différence entre raisonner en énergie annuelle et raisonner en système électrique.


Le problème n’est pas l’intermittence en elle-même : c’est la puissance garantie


Dire simplement « l’éolien et le solaire sont intermittents » est insuffisant.


Une production variable peut parfaitement être intégrée dans un système électrique. La France le fait déjà.


Le problème apparaît lorsque la part de ces productions augmente fortement alors que, simultanément, on électrifie les usages.


RTE l’a parfaitement identifié dans ses Futurs énergétiques 2050. Avec une forte pénétration des renouvelables variables, le système devient beaucoup plus sensible aux conditions météorologiques. Les situations critiques ne sont plus seulement les vagues de froid : ce sont notamment les périodes froides et peu ventées, durant lesquelles la production éolienne peut être faible alors que la demande de chauffage est élevée. RTE indique que ces situations nécessitent plusieurs dizaines de GW de capacités pilotables dans les scénarios à forte part d’EnR. 


Voilà le sujet que les discours politiques ont tendance à contourner.


Le problème n’est pas de produire 500 ou 600 TWh par an. Il faut pouvoir produire les bons MW au bon moment.


Un chiffre de RTE qui remet les choses en perspective


RTE a quantifié la différence entre énergie produite et contribution à la sécurité d’approvisionnement.


Dans son analyse des scénarios 2050, RTE estime qu’à production annuelle équivalente :


  • 1 TWh de nucléaire contribue à environ 150 MW à la sécurité d’approvisionnement;
  • 1 TWh d’éolien + photovoltaïque contribue seulement à environ 30 à 50 MW, selon le niveau de stockage et de flexibilité du système. 


Ce chiffre est extrêmement important.


Il ne signifie absolument pas que « 1 TWh renouvelable ne sert à rien ».


Il signifie quelque chose de beaucoup plus précis :


un TWh intermittent ne remplace pas un TWh pilotable lorsqu’on raisonne en puissance garantie.


C’est précisément cette distinction qui disparaît trop souvent dans le discours politique.


« Il suffit de développer les renouvelables »


C’est ici que commence la facilité intellectuelle.


On répond généralement : stockage, batteries, interconnexions, effacement, pilotage de la demande.


Très bien.


Mais chacun de ces mots correspond à une infrastructure, un investissement ou une contrainte.


Le stockage


Les batteries sont remarquables pour déplacer quelques heures de production.


Mais une période anticyclonique hivernale avec peu de vent et peu de soleil peut durer plusieurs jours.


Stocker quelques heures n’est pas stocker plusieurs jours.


Et stocker plusieurs jours n’est pas stocker plusieurs semaines.


Plus l’horizon temporel augmente, plus le volume énergétique nécessaire explose.


RTE souligne d’ailleurs que les besoins de flexibilité augmentent fortement après 2030 lorsque la part de production variable progresse et que la taille du parc pilotable diminue. 


« Les consommateurs s’adapteront »


C’est l’autre réponse favorite : faisons de la flexibilité de la demande.


Chauffons les logements quand il y a du vent.


Rechargeons les voitures quand le soleil brille.


Décalons les électrolyseurs.


Très bien pour certaines consommations.


Mais il faut rester réaliste.


On peut décaler la recharge d’une voiture.


On peut déplacer la production d’hydrogène.


On peut chauffer un ballon d’eau chaude à un autre moment.


On ne peut pas demander à des millions de Français de ne plus chauffer leur logement pendant une semaine sans vent.


On ne peut pas demander à une aciérie de fonctionner uniquement lorsque la météo est favorable.


Et on ne peut évidemment pas demander à un hôpital, un data center ou un réseau ferroviaire d’attendre le retour du vent.


RTE lui-même souligne que le potentiel de flexibilité de la demande dépend fortement de l’acceptabilité et des contraintes des consommateurs. Dans ses analyses 2050, les estimations de puissance effaçable varient considérablement selon les hypothèses, de l’ordre de 9 à 44 GW selon les configurations étudiées. 


La flexibilité est donc un complément, pas une baguette magique.


Les interconnexions ne créent pas de l’électricité


Autre argument souvent avancé : développons les interconnexions européennes.


Oui.


Elles sont utiles.


Mais elles ne créent aucun électron.


Si la France manque de vent, il faut que les voisins aient simultanément une production disponible.


Or un épisode météorologique anticyclonique peut toucher une grande partie de l’Europe.


Les interconnexions permettent donc de mutualiser les risques ; elles ne suppriment pas le problème physique.


RTE estime d’ailleurs que leur développement permet de réduire les besoins de capacités thermiques pilotables, mais pas de les faire disparaître. 


Et surtout : les réseaux ne sont pas gratuits


L’intermittence nécessite aussi davantage de réseau.


La CRE estime actuellement à environ 18 milliards d’euros les investissements prévus pour raccorder les EnR terrestres et à environ 37 milliards d’euros d’ici 2040 les investissements du réseau de transport liés à l’éolien en mer. 


Cela ne signifie pas que ces investissements sont « inutiles ».


Ils sont nécessaires à la transition.


Mais lorsqu’on compare les technologies, il faut comparer le système complet, et non uniquement le coût affiché au pied de l’éolienne ou du panneau solaire.


C’est une erreur classique du débat énergétique.


Le fameux coût du MWh


La CRE donne actuellement, dans les derniers appels d’offres PPE2, des tarifs moyens proposés de :


74,13 €/MWh pour le photovoltaïque au sol


et


86,62 €/MWh pour l’éolien terrestre. 


Ces chiffres sont intéressants.


Mais ils ne doivent surtout pas être présentés comme le coût d’une électricité équivalente à celle d’une centrale pilotable.


Une centrale pilotable fournit de l’électricité quand on en a besoin.


Une installation solaire produit surtout le jour et davantage en été.


Une éolienne produit lorsque le vent est disponible.


Comparer simplement les deux prix du MWh sans intégrer la valeur temporelle de l’électricité, les réseaux, la flexibilité, le stockage, l’équilibrage et la puissance garantierevient à comparer des produits différents.


Et c’est précisément là que le discours politique devient trompeur


La gauche française a raison lorsqu’elle dit :


« Il faut électrifier. »


Elle se trompe lorsqu’elle laisse entendre :


« Il suffit de produire davantage d’électricité renouvelable. »


Les deux propositions ne sont pas équivalentes.


La première est une politique industrielle.


La seconde est une hypothèse technique qui doit être démontrée.


Et cette démonstration n’est pas gratuite.


Le paradoxe est d’ailleurs extraordinaire


Le rapport Jean-Jaurès veut simultanément :


  • réindustrialiser ;
  • électrifier les transports ;
  • électrifier le chauffage ;
  • développer les pompes à chaleur ;
  • développer les batteries ;
  • développer l’industrie ;
  • développer les data centers ;
  • produire davantage d’hydrogène ;
  • réduire les importations fossiles.


C’est exactement ce qu’il faut faire si l’on veut décarboner.


Mais cela signifie que la demande électrique va devenir plus précieuse, pas moins.


RTE envisage ainsi, dans sa trajectoire de décarbonation rapide, une consommation passant d’environ 510 TWh en 2030 à 580 TWh en 2035


La question n’est donc plus celle de la France des années 2010, avec une consommation stagnante et un parc nucléaire surdimensionné.


Nous devons préparer une France beaucoup plus électrique.


Et c’est là que le nucléaire redevient rationnel


Il existe une conclusion qui devrait pourtant être parfaitement compatible avec une politique de gauche industrielle :


il faut développer simultanément le nucléaire et les renouvelables.


Pas parce que les renouvelables seraient inutiles.


Mais parce que les qualités des deux technologies sont complémentaires.


Le solaire et l’éolien apportent une production décarbonée à coût marginal très faible lorsque les conditions météorologiques sont favorables.


Le nucléaire apporte une production massive, décarbonée et pilotable, avec une très forte contribution à la sécurité d’approvisionnement.


L’hydraulique apporte encore une flexibilité précieuse.


Les interconnexions permettent de mutualiser les systèmes.


Les batteries et l’effacement apportent de la flexibilité de court terme.


C’est cela, un système électrique robuste.


Pas une opposition dogmatique entre nucléaire et renouvelables.


Une contradiction particulièrement révélatrice à gauche


La Fondation Jean-Jaurès écrivait déjà en 2015 que les renouvelables introduisent une production « ni prévisible, ni contrôlable » et que leur développement nécessitait notamment des centrales de secours, de la gestion de la demande, du stockage et une évolution profonde des réseaux. 


Plus récemment, une publication de la même Fondation expliquait encore que la France devait augmenter sa production d’électricité bas-carbone et soulignait que les besoins de flexibilité deviendraient essentiels avec la progression des renouvelables variables. 


Autrement dit :


la réalité physique n’est pas de droite ou de gauche.


Elle était reconnue hier.


Elle reste vraie aujourd’hui.


Et elle le sera demain.


Le vrai clivage devrait être ailleurs


Le débat sérieux n’est donc pas :


nucléaire OU renouvelables ?


Mais :


combien d’électricité voulons-nous ?


quelle puissance garantie ?


quelle quantité de nucléaire ?


quelle quantité d’éolien et de solaire ?


combien de stockage ?


combien de réseaux ?


combien d’effacement ?


combien d’importations possibles lors des périodes sans vent ?


et quel coût total pour le consommateur et l’industrie ?


C’est cette comptabilité-là que les responsables politiques devraient présenter aux Français.


Une dernière remarque sur le mot « électro-puissance »


Le meilleur élément du rapport Jean-Jaurès est probablement son intuition fondamentale : l’électricité française peut devenir un avantage compétitif et géopolitique.


Mais pour transformer cet avantage en puissance industrielle, il faut éviter de détruire ce qui fait précisément sa valeur.


Une électricité abondante n’est pas simplement une grande quantité de TWh.


C’est une électricité disponible, prévisible, compétitive et décarbonée.


Et c’est précisément pourquoi la France a intérêt à conserver et développer son socle nucléaire tout en poursuivant le développement raisonnable des renouvelables.


La véritable démagogie serait de promettre simultanément une électrification massive, une industrie compétitive et une sortie accélérée des fossiles sans expliquer aux Français comment seront produits les électrons lors des nuits d’hiver sans vent.


L’écologie sérieuse ne consiste pas à choisir entre nucléaire et renouvelables.


Elle consiste à construire un système électrique capable de fonctionner à 3 heures du matin, le 15 janvier, lorsqu’il fait -5 °C et que l’anticyclone recouvre l’Europe.


C’est à ce moment-là que se mesure la réalité d’une politique énergétique.


(Écrit avec l’aide ChatGPT)

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