Certains textes comme la tribune personnelle d'Olivier Lesage se présentent comme des appels au réalisme énergétique.
En réalité, ils construisent un récit où les énergies renouvelables intermittentes (ENRi) seraient la seule voie « raisonnable », tandis que toute stratégie fondée sur un socle nucléaire renforcé serait caricaturée comme irréaliste ou dogmatique.
Le problème n’est pas d’être pro‑ENR ou pro‑nucléaire. Le problème est de déguiser un choix politique en évidence technique, en passant sous silence les contraintes économiques, industrielles et physiques du système électrique français.
Le présent article va tenter d'en démonter les angles morts.
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1. Le faux réalisme : quand “raisonnable” signifie en réalité “réduire le nucléaire coûte que coûte”
Le texte prétend défendre une trajectoire équilibrée. Mais son “équilibre” correspond exactement au scénario RTE R3 :
- baisse du nucléaire de 80 % à 50 %,
- montée rapide des ENRi,
- acceptation implicite d’une forte modulation du parc nucléaire,
- dépendance accrue aux flexibilités de la demande.
Or, ce scénario n’a rien de neutre. C’est un choix politique : réduire le nucléaire même quand il est déjà amorti, décarboné, pilotable et compétitif.
Les scénarios R4 (60 % nucléaire) et celui demandé par la ministre APR mais non étudié dans les délais par RTE (comme un R5 passant seulement de 80 % à 70 % nucléaire) existent et présentent des avantages économiques et systémiques majeurs. Les ignorer, ou les présenter comme “irréalistes”, relève d’un cadrage idéologique, pas d’une analyse.
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2. Le coût EDF et la facture : l’angle mort le plus gênant
Le texte évite soigneusement le sujet central : qui paie ?
En France, pour éviter une explosion :
- de la facture EDF,
- ou des impôts pour recapitaliser EDF,
- ou des deux,
il faut temporairement réduire les subventions aux ENRi.
Pas par hostilité idéologique, mais parce que :
• Les ENRi amplifient les prix négatifs
Quand le vent souffle ou que le soleil brille, la production excédentaire écrase les prix… mais EDF doit continuer à amortir ses coûts fixes.
Résultat :
➡️ pertes sur les marchés,
➡️ modulation forcée du nucléaire,
➡️ coûts supplémentaires répercutés sur les consommateurs.
• Les ENRi augmentent les coûts de réseau
RTE le dit explicitement : plus d’ENRi = plus de lignes, plus de renforcement, plus de stockage, plus de pilotage.
Ces coûts sont systémiques, pas marginaux.
• Les ENRi nécessitent des subventions continues
Même si les coûts unitaires baissent, le système doit financer :
- les compléments de rémunération,
- les appels d’offres,
- les raccordements,
- les mécanismes de capacité.
Dans un contexte où EDF doit déjà financer :
- le grand carénage,
- les nouveaux EPR,
- la remise à niveau du réseau,
- la dette accumulée,
ajouter des subventions massives aux ENRi est tout simplement intenable à court terme.
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3. L’empreinte matière : un tabou soigneusement évité
Le texte ne dit pas un mot sur l’empreinte matérielle. Pourtant, c’est un point central.
Les analyses de cycle de vie montrent que :
- le nucléaire a une empreinte matière extrêmement faible,
- les ENRi ont une empreinte 10 à 20 fois plus élevée, selon les technologies.
Pourquoi ?
Parce qu’un système ENRi nécessite :
- des milliers de tonnes d’acier, de béton, de cuivre,
- des réseaux renforcés,
- du stockage,
- des convertisseurs,
- des batteries,
- des terres rares selon les technologies.
Un système nucléaire + hydraulique, lui, repose sur des infrastructures lourdes mais pérennes, avec une densité énergétique incomparable.
Ignorer ce point, c’est ignorer la physique.
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4. “La consommation va exploser” : non, elle va augmenter modérément
Le texte laisse entendre que la France aurait besoin d’un déploiement massif d’ENRi pour suivre une demande en forte croissance.
C’est faux.
- La France produit déjà 440 TWh.
- Elle exporte massivement.
- La croissance de la consommation sera réelle mais modérée (électrification, pompes à chaleur, véhicules électriques).
- Rien ne justifie une explosion de capacité intermittente.
Un socle hydro‑nucléaire renforcé couvre largement les besoins, avec un complément ENR raisonnable et non inflationniste. (+50 % et pas + 100 %)
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5. La baisse des émissions : ce n’est pas la transition, c’est la désindustrialisation
Le texte attribue la baisse des émissions européennes à la transition énergétique.
C’est factuellement faux.
Les deux moteurs principaux ont été :
- la désindustrialisation,
- la faible croissance.
C’est un succès comptable, pas un succès structurel.
Et c’est précisément ce qui rend la stratégie ENRi‑centrée fragile : elle n’a jamais été testée dans un contexte de réindustrialisation.
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6. L’Europe se réveille : les signaux faibles deviennent forts
Contrairement au récit pro‑ENRi, les faits récents montrent un retournement :
- L’Espagne a encore frôlé le blackout à plusieurs reprises.
- L’Allemagne regrette ouvertement sa sortie du nucléaire.
- L’Italie et le Danemark envisagent un retour au nucléaire.
- La Suède et la Norvège freinent les interconnexions pour protéger leur sécurité d’approvisionnement.
- Le Royaume‑Uni relance massivement le nucléaire.
Ce n’est pas un hasard.
C’est la conséquence directe d’un système trop dépendant de l’intermittence et du gaz.
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7. Le vrai réalisme : un scénario R4 ou R5, pas un R3 déguisé
Le discours “raisonnable” qui consiste à dire :
> « On va construire beaucoup d’ENRi, un peu de nucléaire, et tout ira bien »
est en réalité un discours risqué, coûteux et idéologique.
Le réalisme, le vrai, c’est :
- R4 : 60 % nucléaire,
- ou R5 : 70 % nucléaire,
- avec un développement ENR ciblé, utile, non inflationniste,
- et un pilotage système basé sur la stabilité, pas sur la volatilité.
C’est la seule voie qui :
- garantit la sortie du gaz fossile,
- protège la facture,
- minimise l’empreinte matière,
- sécurise l’approvisionnement,
- soutient la réindustrialisation.
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8. Un amalgame insidieux : confondre l’Europe fossile et la France hydro‑nucléaire
Le texte mélange constamment deux réalités énergétiques sans rapport :
- L’Europe, très dépendante du gaz fossile, du charbon résiduel, et d’un mix très carboné dans plusieurs pays.
- La France, qui dispose d’un socle hydro‑nucléaire unique au monde, déjà largement décarboné.
En amalgamant les deux, l’article laisse croire que la France serait dans la même situation que l’Allemagne, l’Italie ou les Pays‑Bas, et qu’elle devrait donc suivre la même trajectoire ENRi‑centrée.
C’est faux.
La France n’a pas besoin d’un “plan de rattrapage ENRi” :
elle a besoin de consolider son avantage comparatif, pas de l’effacer.
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9. Le texte évoque le “reste à décarboner”… mais oublie l’essentiel
L’article insiste sur le fait qu’il reste à décarboner :
- le transport,
- le chauffage,
- une partie de l’industrie.
C’est vrai.
Mais il oublie deux points fondamentaux :
• La France produit déjà 440 TWh et exporte massivement
La croissance de la demande sera réelle mais modérée.
Rien ne justifie un déploiement massif d’ENRi en doublon.
• Le CO₂ n’a pas de frontière
Décarboner un système déjà décarboné à 92–95 % n’a aucun sens économique si l’objectif est climatique.
La tonne évitée en France n’a pas plus de valeur climatique que la tonne évitée en Inde, en Chine ou en Afrique du Nord.
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10. 200 milliards pour des ENRi en doublon : un coût par tonne évitée délirant
Le texte passe sous silence un chiffre pourtant central :
la France prévoit plus de 200 milliards d’investissements ENRi d’ici 2035, alors que son électricité est déjà largement décarbonée.
Résultat :
➡️ le coût de la tonne de CO₂ évitée atteint 300 à plus de 1000 €, selon les technologies et les hypothèses RTE.
➡️ c’est l’un des pires ratios coût/climat du monde développé.
À comparer avec :
- ≈50 € pour des crédits carbone certifiés,
- ≈10–20 € pour réduire le torchage de méthane dans les pays producteurs,
- ≈20–40 € pour financer des projets solaires ou éoliens dans des pays très carbonés.
Autrement dit :
pour le prix d’une tonne évitée en France via ENRi, on peut en éviter 10 à 20 ailleurs.
Le texte ne dit rien de cette absurdité économique.
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11. Les alternatives ignorées : méthane torché, pays très carbonés, coopération internationale
L’article ne mentionne jamais les leviers les plus efficaces pour réduire les émissions mondiales :
• Réduire le torchage de méthane
Le méthane a un pouvoir réchauffant 80 fois supérieur au CO₂ sur 20 ans.
Le torchage évitable représente un potentiel gigantesque, à un coût dérisoire.
• Financer des projets bas‑carbone dans les pays très carbonés
Installer du solaire au Sahel, de l’éolien en Turquie ou des interconnexions en Afrique du Nord évite des tonnes de CO₂ à un coût 10 à 20 fois inférieur à celui des ENRi en France.
• Acheter des crédits carbone certifiés
C’est un outil transitoire, mais infiniment plus efficace que de subventionner des ENRi en doublon dans un pays déjà décarboné.
Le texte ne les mentionne pas, car cela ruinerait son argument central :
que la France devrait investir massivement dans les ENRi pour “faire sa part”.
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12. Le faux réalisme du scénario R3 : réduire le nucléaire coûte que coûte
Le texte défend implicitement le scénario RTE R3 :
– baisse du nucléaire de 80 % à 50 %,
– montée rapide des ENRi,
– modulation accrue du parc nucléaire,
– dépendance aux flexibilités de la demande.
Ce scénario n’a rien de neutre.
C’est un choix politique : réduire le nucléaire même quand il est déjà amorti, pilotable et décarboné.
Les scénarios R4 (60 % nucléaire) et à ajouter : R5 (70 % nucléaire) sont plus :
- économiques,
- robustes,
- sobres en matériaux,
- compatibles avec la réindustrialisation,
- protecteurs de la facture,
- efficaces pour sortir du gaz fossile.
Les ignorer, ou les présenter comme irréalistes, relève d’un cadrage idéologique.
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Conclusion : un discours qui avance masqué
Le texte se présente comme une analyse raisonnable.
En réalité, il défend un scénario précis : réduire le nucléaire pour imposer les ENRi comme pilier central du système, même si cela coûte plus cher, émet moins de CO₂ évité par euro investi, et fragilise la sécurité d’approvisionnement.
Ce n’est pas un choix technique.
Ce n’est pas un choix économique.
Ce n’est pas un choix climatique.
C’est un choix idéologique — et il est temps de le dire clairement.
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